Bell – Astral, la complainte de Quebecor

13 septembre 2012

Il est plutôt ironique d’entendre le grand patron de Quebecor, Pierre-Karl Péladeau, monter aux barricades depuis quelques semaines pour tenter d’empêcher l’acquisition d’Astral Media par Bell Canada. Pierre-Karl Péladeau, l’apôtre par excellence de la convergence quand ses intérêts financiers et corporatistes y trouvent leur compte, emprunte soudainement les habits de la défense du consommateur et de la libre concurrence. Le moins que l’on puisse dire c’est que ça ne fait pas très sérieux.

M. Péladeau s’oppose à la transaction Bell-Astral au nom de principes que l’empire Quebecor lui-même piétine allègrement au Québec, notamment dans le secteur de l’information.

En effet, le grand patron de Quebecor peut bien crier au loup pour dénoncer le fait que Bell, après avoir avalé Astral, dominerait 37,6 % du marché canadien dans l’écoute télévisuelle. Cependant, en quoi cette domination est-elle pire que celle exercée par Quebecor dans le marché québécois avec 35 % des parts ? Pourquoi la supposée règle de la saine concurrence, invoquée par le PDG de Quebecor, ne devrait-elle s’appliquer qu’au Canada et être suspendue lorsqu’il est question du Québec, où c’est justement Quebecor qui domine et empoche la grosse part des revenus publicitaires ?

Et que dire du silence de M. Péladeau pour dénoncer l’absence de saine concurrence et de diversité des voix dans l’univers des médias écrits au Québec, alors que seulement deux empires, Quebecor et Power Corporation, contrôlent presque tous les quotidiens, à l’exception du journal Le Devoir ? Et c’est encore Quebecor avec Transcontinental qui se partagent la grande majorité des hebdos régionaux. Mais toujours pas de problème de conscience de notre grand apôtre de la convergence…

Une menace beaucoup plus dangereuse

Comme si ce n’était pas suffisant, on a permis à cet empire de presse qu’est Quebecor de mettre la main sur le plus important réseau de télévision privée au Québec, soit TVA. Un privilège de propriété croisée qui serait interdit dans la plupart des autres pays de l’OCDE, notamment chez nos voisins du Sud, parce qu’un tel pouvoir entre les mains d’un seul empire est trop dangereux pour la démocratie.

En ce sens, l’acquisition d’Astral par Bell, bien qu’inquiétante pour les contribuables, est loin de représenter, au Québec comme au Canada, une menace du même ordre que celle déjà bien réelle qu’exerce quotidiennement l’empire Quebecor au Québec. En effet, en achetant le réseau d’Astral Media, Bell étend son emprise dans le secteur des médias de divertissement (télévision spécialisée et radio). Toutefois, on ne parle pas ici d’un enjeu aussi sérieux que le contrôle de l’information puisqu’aucune salle de rédaction n’est incluse dans la transaction.

La mainmise éventuelle de Bell sur des chaînes spécialisées de télévision et des stations de radio qui font dans le divertissement est moins inquiétante que l’emprise exercée par Quebecor sur des médias d’information écrite et télévisuelle qui eux ont le pouvoir de fabriquer et d’influencer l’opinion publique au gré des intérêts de l’empire. Les enjeux pour notre démocratie sont loin d’être les mêmes.

Un pas de plus dans la manipulation

Le patron de Quebecor a beau crier et brandir le spectre de la création d’un « Berlusconi » pour faire peur au monde, mais la population ne doit pas être dupe. S’il s’énerve autant, ce n’est pas parce qu’il prend nos intérêts à cœur. C’est plutôt parce qu’il craint de voir débarquer au Québec un autre gros joueur en mesure de concurrencer son propre empire dans un marché très lucratif. Pour le reste, ses appels à la libre concurrence et à la diversité des voix ne sont que de la frime pour mieux manipuler l’opinion publique de la part d’un grand patron, dont les propres médias sont passés maître dans ce domaine.

Quant à la peur de voir naître chez nous un « Berlusconi », il est trop tard. Le monstre existe déjà à travers l’empire Quebecor où l’on abuse de la concentration et de la convergence à outrance pour exercer une emprise démesurée sur l’opinion publique. La population n’est d’ailleurs pas totalement dupe puisque 50 % des répondants au dernier Baromètre des médias de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l’Université d’Ottawa reprochaient à l’empire d’utiliser ses journalistes pour servir ses propres intérêts économiques ou politiques.

Le vrai « Berlusconi » que nous devons craindre

M. Péladeau ne se gêne pas pour mobiliser ses chroniqueurs afin de régler ses comptes personnels contre la télévision publique, contre les syndicats et contre tous ceux et celles qu’il trouve sur son chemin dans sa course pour assouvir son désir de pouvoir et d’enrichissement.

Le PDG de l’empire ne sert que ses seuls intérêts financiers dans sa croisade contre Bell-Astral. Nos intérêts n’ont rien à y voir. D’ailleurs, il nous a déjà démontré de façon brillante comment il se comporte lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts d’autres personnes que lui-même. Qu’on se rappelle comment il s’est comporté avec ses propres employés du Journal de Montréal et du Journal de Québec